Alors que je rejoins Sabine, un sympathique « Papy » nous dit « Voilà le couple qui se reforme ».
On va faire ensemble un bout de chemin, mais je devrais plutôt dire un bout de ruisseau. Le chemin est noyé sous l’eau qui ruisselle et à nouveau nous perdons beaucoup de temps sur les côtés à essayer de trouver des passages plus secs.
Quand c’est impossible il ne reste qu’une solution, patauger et suivre le courant…
Sur les chemins plus secs qui suivent, je continue avec ma méthode à ne penser qu’au prochain ravito d’Espalion, soit une étape de 33,6 km. Le Papy toujours avec nous me démoralise un peu. Comme on est à peu près au 50ème km, il dit que la course commence maintenant, que le plus dur est à venir. Sympa, mais je ne suis pas déçu qu’on se détache un peu de lui. On envoie pas mal sur les pistes à découvert qui surplombent les vallées et l’on commence à reprendre des coureurs qu’on avait vus partir bien vite ce matin.
Une première descente nous amène au hameau des Enfrux où l’on découvre de belles bâtisses. Sabine se demande ce que fait une voiture 75 garée ici, loin de tout. Le coureur à côté de nous a heureusement de l’humour, il est du 76…
Rattrapés par le Papy , on attaque une magnifique descente au milieu des murettes de pierres recouvertes de mousse. Un peu de prudence s’impose sur une partie pavée plutôt glissante mais ce n’est pas la catastrophe que l’on nous avait annoncée. Avec toujours une envie de salé, je suggère à Sabine une halte pour pouvoir fouiller dans les poches de mon sac. Pas question de stopper, j’effectue donc un « ravitaillement en vol » en piochant dans sa poche arrière quelques minis babibels.
C’est par une ruelle en forte pente que l’on rentre dans un village. Je demande à un habitant où l’on se trouve et je découvre avec horreur qu’on est à peine à St Chély. Le moral en prend un petit coup en pensant à ce qu’il reste à faire jusqu’à Espalion.
On attaque ensuite une piste sans fin qui à travers les forêts nous guide lentement vers St Côme d’Olt. C’est extrêmement roulant, en légère descente, et mes cuisses ne tardent pas à me rappeler que je n’ai jamais couru plus de 49 km. Je résiste, autant que je peux, mais le profil ne change pas et il faut courir encore et encore. N’y tenant plus, je suggère à Sabine de marcher un peu. Elle me demande où j’ai mal, je lui explique et sa réponse est sans appel : « Tu n’as pas de fracture ouverte ? Alors on court et on marchera quand ça montera. »
Il n y a plus qu’à suivre et à prier pour qu’une côte arrive assez vite…On dépasse comme ça quelques coureurs, plus ou moins en train de marcher, dont certains que l’on avait vu s’envoler ce matin. Quelques montées nous permettent un peu de souffler avant de relancer dès que la pente s’inverse. Et puis les douleurs disparaissent ou du moins se font oublier. Je pense qu’elles sont là, qu’elles ne s’intensifient pas, qu’elles ne diminuent pas mais que le corps et l’esprit s’y habituent et permettent de continuer au même rythme. J'en viens à penser que je vais abandonner l'organisation des Citadelles pour ne pas imposer des trucs pareils à d'autres…
Des milliers de kilomètres de piste plus loin, après une traversée de forêt chaotique au milieu des arbres coupés et le passage de quelques habitations, on arrive enfin en vue d’un gros village. Tout en dégustant un carré de chocolat noir que je trouve absolument divin pendant les 3 ou 4 minutes où je le laisse fondre dans ma bouche, je me dis que nous voilà sauvés, que ce village est Espalion. La déception sera à la hauteur de mes espoirs : ce très joli village où l’on peut se ravitailler en eau fraîche n’est que St Côme d’Olt…On en ressort par une longue portion de goudron qui nous mène jusqu’à une rude montée.
Devant moi la locomotive ne faiblit pas et je maintiens le rythme pour la suivre. La montée qui suit est vraiment solide et je croque dans un bout de Comté que j’ai réussi à extirper du sac. Le fromage mâché forme une sorte de pâte qui se colle au fond de mon palais et que je n’arrive pas à avaler ! Heureusement un peu d’eau suffira à faire passer le tout.
Pendant ce temps je vois Sabine qui grimpe plus vite que moi et qui, plus inquiétant, ne se soucie plus d’où je suis. J’essaye de réduire l’écart mais ce n’est vraiment pas évident. Profitant d’une partie plus plane, j’arrive à accélérer et à revenir sur elle. Pas besoin de parler, elle n’a pas l’air d’aller bien, avec plusieurs douleurs qui la perturbent. Je reste près d’elle mais je sens que l’ambiance n’est pas au dialogue. Une nouvelle grosse montée nous hisse à travers une ancienne carrière jusqu’au rocher de la vierge de Vermus. Sabine a entre autres une grosse douleur sous le pied, peut être une ampoule en formation. Je m’arrête pour un petit besoin et repars lentement pensant qu’elle en a fait de même dans les fourrés.
Saint Côme d'OltPour l’attendre, je parcours lentement la jolie descente vers Espalion, dans un style « Marco Olmo » tout en petit pas que je ne me connaissais pas. Je rattrape deux randonneurs qui me confirment qu’ils ont vu passer une blonde à queue de cheval il y a quelques minutes. Je suis un peu perdu, les inséparables ne le sont plus, elle qui menait l’allure, forte de son expérience sur les Templiers et les Citadelles semble blessée.
Instants de doute où je me dis que si elle ne peut plus tant pis, on aura quand même fait un beau parcours durant ces 79 km jusqu’à Espalion. Le dialogue semblant impossible, je me vois mal essayer de la remotiver et je n’envisage pas un centième de seconde de continuer sans elle. D’ailleurs en serais je physiquement capable ?
Mais à l’entrée d’Espalion, elle est là, elle m’attend et le courant passe à nouveau entre nous. On arrive à l’ancienne gare, applaudissements et admiration, ça semble simple pour nous mais il faut déjà être costauds pour arriver là, en 11h50, soit avec 5 minutes d’avance sur mes prévisions que je pensais optimistes !
Sabine apprend qu’elle est deuxième, pour la première fois on pense à autre chose qu’à juste finir. D’autant plus que la troisième arrive là et lui pique sous le nez le Coca qu’un bénévole lui tendait. J’entends ensuite cette coureuse exiger des pansements pour ses pieds sur un ton pas vraiment aimable. Autant dire que ce n’est pas la personne sympathique que l’on a envie de laisser passer devant. On discute un peu avec Marc, coordinateur du Challenge des Trails du Sud Ouest, et on s’étonne ensemble de l’esprit qui règne sur la course. On ne retrouve pas l’esprit trail où le bonjour, le sourire ou l’encouragement sont fréquents en course. Ici à quelques rares exceptions près, on semble être dans le monde du chacun pour soi. Dommage.
La suite ici : Ultra Trans Aubrac : Etape 4

3 commentaires:
toujopurs autant de plaisir à parcourir ton blog et à suivre tes aventures ....
Bonjour Running Brother!!
je viens de lire d'un seul trait les 3 premières étapes...et il ne me tarde qu'une chose : lire la suite!!!
je suis très épatée par ta performance physique et morale, mais aussi par la qualité de ton écriture!!! quel plaisir a te lire en effet!!! et quel sens de la narration et du suspense..
BRAVO!!!
et vivement la suite
( tu es mûr pour "PLUS BELLE LA VIE" version TRAIL....)
BISOUS
Planning Sister
PS : et les bénévoles aux ravitos? aussi sympas qu'au CITADELLES dis??
Je me balade de temps en temps sur ton blog et effectivement... QUE DU BONHEUR !!!!
Bravo à tous les deux !! et moi aussi j'ai hâte de connaître la suite !!
Calou
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